Angelina Lynne, doctorante en éducation musicale, directrice artistique de Les Voizelles.
Après avoir entendu les témoignages émouvants de personnes qui avaient été critiquées pour leur chant et à qui on avait dit, pour diverses raisons, à un moment donné de leur vie, de ne pas chanter, j’ai décidé d’offrir une opportunité aux femmes des communautés insulaires. En tant que professeure de chant et cheffe de chœur, je souhaitais créer un lieu où les femmes, en particulier celles n’ayant aucune expérience préalable du chant, pourraient apprendre dans un environnement ludique et encourageant. J’ai ainsi publié une annonce dans le journal local proposant des cours de chant en groupe, dans l’espoir de former éventuellement un chœur de femmes.
Quatre femmes ont répondu à cette annonce, et le 5 février 2020, nous nous sommes retrouvées dans mon salon pour des cours de chant en groupe. Ces femmes avaient des niveaux d’expérience musicale variés, allant d’aucune à plusieurs années, et étaient âgées entre 40 et 68 ans. Les cours hebdomadaires avaient pour but de les aider non seulement à apprendre à utiliser leur voix, mais aussi à apprécier et à aimer le ou les sons qu’elles produisaient. Les exercices étaient axés sur la conscience corporelle et encourageaient les femmes à explorer l'alignement, la respiration, la technique vocale, la modification des voyelles, la résonance et les articulateurs entre autres. Des explications leur étaient données pour les aider à comprendre ce qu'elles faisaient. J'ai choisi un répertoire qu'elles trouvaient intéressant et agréable à chanter. À la quatrième semaine, le groupe s'est agrandi de deux membres et nous avons commencé à expérimenter avec l'harmonie. Alors que nous prenions notre envol, et la pandémie de COVID-19 est survenue, à notre grande déception, et les confinements ont brusquement mis fin à nos répétitions en présentiel. Cependant, transformant les citrons en limonade, j’ai rapidement bifurqué vers un cours en ligne, et nous avons continué à nous retrouver chaque semaine, non seulement pour chanter ensemble, mais aussi pour partager nos expériences de la pandémie. Nos rencontres ont pris une forme différente, car nous avons réalisé qu’au-delà du chant, il était important pour nous d’être simplement là les unes pour les autres.
Au cours des deux années qui ont suivi, le groupe a beaucoup fluctué, principalement en raison des restrictions sans cesse changeantes, du port du masque, de la distanciation physique et du retour aux cours en ligne. Ce n’était pas évident, mais nous avons toutes beaucoup appris sur la patience et la persévérance. Au fur et à mesure que nous grandissions, les femmes ont décidé qu’il était temps de nous donner un nom officiel. Après de longues discussions, elles se sont mises d’accord à l’unanimité sur le nom « Les Voizelles », un mot créé par l’une des membres en combinant « voyelle », « voix » et « elles ». Cela a été suivi par l’une des activités les plus mémorables que nous ayons vécues ensemble en ligne… la création de notre logo. Nous avions engagé un graphiste basé à Trois-Rivières pour nous guider dans nos idées créatives, et au cours de la session, nous avons réservé du temps à la fin de chaque répétition en ligne pour discuter et avons regardé avec enthousiasme notre logo se transformer en ce qu'il est aujourd'hui.

Grâce à des occasions de chanter pour les communautés de notre île, notamment lors des Journées de la culture du Québec, de la Journée mondiale de prévention du suicide, ainsi que pour les résidents des CHLCD et de St. Brigid’s Home à Québec, nous avons découvert que la joie de chanter était partagée non seulement par les femmes, mais aussi par le public venu nous écouter. C'est cette joie qui a inspiré la création de notre slogan : « Là où les voix s'envolent avec joie ! » Six ans plus tard, 23 femmes provenant de partout sur l’île, ainsi que des communautés de Beaupré, de Limoilou et d’aussi loin que Lévis, se réunissent chaque semaine au centre communautaire de Saint-Jean pour répéter.
Témoignages sur les pratiques pédagogiques en musique
Au-delà des pratiques pédagogiques déjà mentionnées, les femmes sont régulièrement rappelées à l'importance d'embrasser leur parcours d'apprentissage individuel et encouragées à ne pas se comparer aux autres ni à comparer leurs voix, mais plutôt à célébrer les réussites de chacune, qu'il s'agisse d'apprendre un nouveau rythme, de chanter une gamme, d'améliorer la justesse, d'élargir leurs registres ou d'essayer un solo pour la première fois. Il est encourageant de voir comment certaines femmes, fortes dans un domaine particulier, aident les autres, tant pendant les répétitions que lors de rencontres informelles en semaine.
La confiance est un aspect important du chant en groupe, tant entre les choristes qu’entre les choristes et la cheffe de chœur. Outre les échauffements vocaux et les exercices, plusieurs de nos répétitions comprennent des activités brise-glace ou des activités qui encouragent les femmes à se déplacer librement, à se parler, à travailler en petits équipes pour perfectionner des exercices, à jouer à des jeux et même à partager un repas ensemble. Nous rions souvent.
La musique chorale, vecteur de découverte des cultures musicales
Mon expérience vécue à l'étranger et mes voyages pour chanter dans divers endroits ont considérablement élargi mes horizons, notamment en matière de répertoire et de méthodes pédagogiques. J'aime également partager ces connaissances avec la chorale afin qu'elle puisse découvrir la diversité des cultures et des langues du monde. Chaque session, j'intègre au moins une pièce d'une culture que le chœur ne connaît probablement pas et ce, dans une langue autre que le français ou l'anglais. J'organise une journée pédagogique en dehors des heures de répétition habituelles, avec l'aide d'un « porteur de culture », c'est-à-dire un artiste-musicien expérimenté dans l'interprétation d'un genre musical. Les femmes découvrent ainsi divers aspects de la pièce, notamment son contexte socio-historique et culturel. Une fois encore, nous partageons un repas ensemble, en dégustant des spécialités culinaires de la culture que nous avons étudiée. Ces spécialités sont préparées pour nous ou nous sortons ensemble dans un restaurant. Jusqu’à présent, les femmes ont eu l’occasion de rencontrer des musiciens et des pédagogues expérimentés dans les genres musicaux de leurs régions respectives du Kenya, des Philippines, du Mexique, d’Italie, de Jordanie, du Maroc, de Tunisie, du Japon et de Corée.
Chanter ensemble cultive un sentiment de communauté
Le sentiment de communauté, ou « sororité » comme les Voizelles aiment le dire, qui réunit les membres de cette chorale est exceptionnel, et les exemples ne manquent pas. Outre leurs répétitions hebdomadaires, les femmes ont organisé des sorties, des brunchs, des dîners, d’autres événements musicaux et même quelques escapades en voiture. Certaines sont arrivées à la chorale sans connaître personne, venant tout juste de s’installer sur l’île. Elles ont tissé des liens essentiels et noué des amitiés avec d’autres femmes qui, à leur tour, les ont aidées à rencontrer d’autres personnes au sein de la communauté, à trouver un emploi, une baby-sitter, du covoiturage et, surtout, à être là les unes pour les autres dans les moments très difficiles. Les femmes parlent souvent du sentiment de fierté et d’accomplissement qu’elles ressentent lorsqu’elles travaillent ensemble pour apprendre leurs parties, interpréter une chanson ou partager leur amour du chant au sein de leurs communautés.
Comment j’ai été amenée à entreprendre mon projet doctoral – une expérience qui s’est avérée enrichissante tant pour la chorale que pour mes recherches
Environ un an après la création de la chorale, j’ai commencé à réfléchir à quel point il serait intéressant, dans le cadre d’un projet de recherche doctoral, d’écouter ces femmes raconter leurs perceptions et leurs expériences acquises en apprenant à chanter divers genres de musique chorale, en particulier la musique chorale arabe. Je m’intéressais tout particulièrement aux expériences des femmes âgées de 60 ans et plus au sein de la chorale. J’ai également pensé qu’il serait intéressant d’explorer mes propres expériences en tant que facilitatrice de l’apprentissage du répertoire, car ces informations pourraient être utiles à d’autres personnes souhaitant explorer et enseigner ce beau répertoire. Alors que la chorale grandissait, ainsi que mes idées, mes recherches et mon réseau de collègues ici au Québec, j’ai commencé à imaginer et à préparer une fin de semaine entière pour initier la chorale à la musique chorale arabe.
Fin de semaine consacrée à la musique arabe
En janvier 2025, les Voizelles (dont plusieurs participent au projet de recherche doctoral que je mène) ont pris part à une retraite pédagogique d'une fin de semaine au cours de laquelle elles ont découvert la musique arabe traditionnelle provenant de diverses cultures arabes. La retraite s’est déroulée dans un centre municipal de l’île. À leur entrée dans la salle, les femmes ont été accueillies par les sons d’un oud arabe (un instrument traditionnel semblable à un luth) jouant en filigrane, et elles ont été encouragées à écouter les sons, observer les détails, toucher les objets, essayer les vêtements, humer les arômes, goûter les mets, jouer aux jeux et tester leurs connaissances sur le Maghreb et le Moyen-Orient. Diverses stations avaient été installées dans la salle avec des activités, des jeux, des photos, des objets, des vêtements, des épices et des parfums, dont beaucoup m’avaient été offerts lors de mes années vécues au Moyen-Orient. Ahmed, l'époux de mon amie Shaimaa, originaire d’Égypte, était présent pour écrire le nom de chacune des Voizelles en calligraphie arabe. Cette expérience a donné lieu à de nombreuses conversations intéressantes.
Au cours de la fin de semaine, les choristes ont eu de nombreuses occasions de pratiquer une écoute attentive, engagée et active. Chaque choriste a reçu un classeur contenant le matériel pédagogique (cartes, textes, traductions, contexte) accompagnant les trois chansons que nous allions apprendre : « Hal 'Asmar illon », « Lamma Bada Yatathanna » et « Alabass ». Les porteurs de culture Shireen Abu-Khader, éducatrice chorale, compositrice et arrangeuse de musique chorale arabe d’origine palestinienne, jordanienne et canadienne (Université de Toronto), et Rabii Merouane, éducateur choral vivant à Rabat, au Maroc, ont apporté leur aide via Zoom pour faciliter l’apprentissage de la langue, de la musique et de la culture arabe. Les discussions ont porté sur les interprètes de la musique, ainsi que sur le moment, le lieu, la raison et la manière dont la musique prend cette forme particulière.
Les membres de l'Ensemble de musique arabe de Québec sont venus présenter à la chorale un aperçu de la théorie et de la terminologie de la musique arabe. Chaker Ben Abdelaziz, originaire de Tunisie, a dirigé la chorale dans le chant des maqāms (gammes) et des chansons que nous apprenions à l'unisson, accompagnés par l'ensemble. Chaque musicien a également fait une démonstration des différents instruments de musique arabes (oud, qānūn, darbouka, riq) couramment utilisés dans le genre musical qui accompagne le répertoire. Des pauses-café ont ponctué la fin de semaine, au cours desquelles les femmes ont pu déguster du café arabe, du thé marocain et divers délices provenant des régions étudiées. L'événement s'est conclu par un délicieux repas de cuisine levantine, préparé par Shaimaa.
Cette retraite pédagogique a permis aux femmes d'acquérir une vue d'ensemble de la musique traditionnelle syrienne (le répertoire des muwashshahāt et des qudūd), de la musique folklorique marocaine (le chaâbi), de l'apprentissage des langues, ainsi que d'explorer les styles de chant traditionnels, les techniques vocales et les exercices correspondants. Des ressources pédagogiques, telles que des enregistrements audios de la prononciation arabe et des liens vers des exemples audios pour chacune des trois chansons, ont été mises à disposition dans un dossier Dropbox afin qu'elles puissent continuer à pratiquer pendant la semaine.
Pendant les 12 semaines restantes de la période de répétition de l’étude, 30 minutes par semaine ont été consacrées à l’exploration continue des chansons, à l’unisson et à l’oreille. Après 6 semaines, les choristes ont reçu les partitions des arrangements vocaux pour les chansons et les ont interprétées lors de leur concert de printemps. Au cours de l’étude, je suis restée en contact avec Shireen et Rabii pour discuter de nos progrès. La chorale a également été ravie d’accueillir Rabii en tant que clinicien invité et de le voir nous accompagner au piano pour ces chansons. Dans l’ensemble, ce fut un plaisir et une expérience positive de collaborer avec ces musiciens. Les résultats de cette étude seront présentés lors de la conférence de l’International Society for Music Education (ISME) à Montréal juillet prochain.







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