Hélène Boucher, professeure en pédagogie musicale à l’Université du Québec à Montréal.
Dans la pédagogie Kodály, un des outils privilégiés pour permettre à l’enfant de vivre les éléments musicaux est l’utilisation des jeux chantés traditionnels. Certains jeux sont typiques d’une époque ou d’une culture, mais d’autres transcendent à la fois le temps et les barrières géographiques. Un de ces jeux, bien connu chez nous, est Un éléphant qui se balançait. Ce jeu dans lequel les enfants se passent la pulsation en tapant d’une main à l’autre dans un cercle est très répandu dans les différentes régions de la province. Musicalement, il s’agit d’une belle façon d’intégrer la pulsation, particulièrement le ressenti interne qu’on doit maintenir alors qu’à tour de rôle, chaque joueur marque une pulsation à la fois. Ce jeu se retrouve dans diverses cultures et, bien qu’il reste sensiblement le même, la chanson, ses paroles et sa mélodie sont distinctes. Dans un contexte où se côtoient des élèves issus de cultures variées, il peut être très intéressant de reprendre le même jeu accompagné par des chansons de diverses origines. Cet article traitera donc de la version québécoise de ce jeu chanté et la situera dans son contexte historique, puis, des variantes provenant des Philippines et d’Israël seront présentées.
Un éléphant qui se balançait – les origines
Dans les dernières années, lors de la collecte de jeux chantés auprès d’enfants de différentes régions du Québec, nous avons collecté le jeu chanté Un éléphant qui se balançait à multiples reprises, dans différentes variantes. Elles sont disponibles dans la base de données de chansons traditionnelles et folkloriques de Kodály Québec sous ce lien. En voici une version recueillie auprès d’enfants de 2e année de la région de Trois-Rivières. Dans ce jeu, les enfants forment un cercle et tapent dans la main de leur voisin de droite, à tour de rôle, sur chaque pulsation. À la fin de la chanson, la personne doit taper la main de son voisin avant qu’il réussisse à l’enlever. La personne qui reçoit cette dernière tape doit essayer de retirer sa main avant qu’il ne soit trop tard.
Figure 1. Partition de la chanson Un éléphant qui se balançait
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Outre l’aspect musical et le travail sur la pulsation, cette chanson est utilisée pour enseigner aux très jeunes enfants à compter. On ajoute alors un éléphant par couplet pour avoir Deux éléphants qui se balançaient, puis Trois éléphants qui se balançaient, et ainsi de suite. Marianne Dubuc (2010) a, quant à elle, publié un livre illustré de la chanson, dans lequel on retrouve des ajouts de paroles. Cette ressource, idéale pour le préscolaire et le premier cycle du primaire, permet à l’enseignant·e de chanter une histoire rigolote avec un beau support visuel aux enfants, leur permettant de développer un nouveau vocabulaire pour décrire ce jeu « tellement amusant » (p. 3).
Figure 2. Couverture du livre Un éléphant qui se balançait

Dans le but de soutenir le développement global des jeunes élèves, cette chanson répétitive et cumulative peut les aider à développer leurs capacités de mémorisation. Elle comporte aussi un texte permettant le travail des émotions et des relations sociales.
Elle peut être vue comme une métaphore de la prise de risque, de l'amitié et de la coopération. Les éléphants qui se joignent à la balançoire prennent un risque, celui de tomber. Mais ils le font ensemble, ce qui renforce leur lien et leur donne le courage de continuer. La chute finale peut être interprétée comme un échec, mais aussi comme une libération. Les éléphants tombent, mais ils ne se blessent pas. Ils recommencent peut-être à jouer, ou ils trouvent une autre activité. La chanson encourage ainsi les enfants à ne pas craindre l'échec, et à persévérer malgré les difficultés. (Curtis Music Blog)
Le jeu, quant à lui, permet de développer les habiletés sociales étant donné sa nature collective et interactive et permet également d’apprendre à gagner et à perdre, ce qui peut également soutenir le développement de l’empathie.
On ne connait pas, de façon claire, l’origine de cette chanson. Conrad Laforte dans son immense collection de chansons enfantines n’a pas recensé celle-ci et nous avons peu d’indices quant à ses origines. Dans Le livre des chansons, Henri Davenson (1944, p. 60), affirme que la chanson enfantine de langue française est un héritage du répertoire adulte ayant été relégué aux enfants. Il soutient qu’à l’exception de quelques berceuses, la plupart des chansons enfantines seraient d’origine artistique, ayant été à la mode « dans le Paris des années 1780-1800, d’Au clair de la lune et Malbrouck à Cadet Rousselle et au Roi Dagobert ». Le site Mama Lisa suggère d’ailleurs une information qui va dans ce sens :
On peut trouver un début similaire dans « Scènes de la vie privée et publique des animaux » de Grandville (1842) qui se chantait sur l'air de Femmes, voulez-vous éprouver issu de l'opéra « Le secret » de Jean-Pierre Solié (1755 – 1812). Quelle est la chanson à l'origine de l'autre ? Mystère !
Voici les paroles tirées de cette œuvre :
Un éléphant se balançait
Sur une toile d'Araignée;
Voyant qu'il se divertissait,
Une mouche en fut indignée :
Comment peux-tu te réjouir,
Dit-elle, en voyant ma souffrance ?
Ah ! Viens plutôt me secourir,
Ma main sera ta récompense.
On y voit tout de suite la parenté avec la chanson enfantine, tout en observant une poétique plus soutenue et un style proche des fables de Lafontaine.
Le jeu chanté et son rôle de pont interculturel
Les jeux musicaux enfantins (jeux de mains, de cordes à danser, d’élastiques, de ballons, de poursuites) ont été le sujet central de diverses études de type ethnomusicologique. Ces jeux, reconnus comme une des composantes des mondes culturel et social des enfants (Harrop-Allin, 2017), ont été recensés et analysés dans différents lieux, dont l’Australie, les États-Unis, le Brésil, l’Afrique du Sud, les Philippines, le Canada anglais et le Québec (Factora, 2005; Green, 2010; Marsh, 1999; Harwood, 1998; Harrop-Allin, 2017; Countryman, 2014; Osborn-Seyffert, 2001; Boucher et al., 2023).
Durojaiye (2006) a d’ailleurs fait une comparaison de jeux musicaux dans trois cultures différentes : la Grande-Bretagne, le Nigeria et l’Ouganda. Elle y a trouvé des caractéristiques communes en ce qui a trait aux thèmes, à la répétition rythmique et aux types d’activités. Corkish (1971) a également identifié des jeux de corde à danser en provenance du Botswana ayant de fortes similarités avec ceux de l’Angleterre. Opie et Opie (1959), des pionniers dans la collecte et l’analyse des jeux musicaux de l’enfance, avaient eux aussi identifié que ce répertoire traditionnel existe dans plusieurs cultures et que plusieurs jeux sont connus autant des enfants de la ville que de ceux de la campagne.
Supportant cette même vision de transversalité entre les cultures, le jeu accompagnant la chanson Un éléphant qui se balançait a été collecté par Miriam Factora (2017) auprès de la communauté philippine, tout en étant superposé à une chanson différente, intitulée Samakadoria. En voici une transcription effectuée à partir d’une version disponible sous ce lien. Les premières lignes n’ont pas de sens spécifique autre que Bonjour Maria et les lignes subséquentes sont un compte de 1 à 10. Le jeu est exactement le même que dans la version québécoise. D’une perspective culturelle, 170 langues et dialectes sont parlés dans les Philippines et le tagalog a été déclaré langue officielle en 1939. Le filipino, quant à lui, basé sur le tagalog, mais empruntant des éléments linguistiques à d'autres langues, a été déclaré langue nationale en 1973. L'anglais demeure néanmoins la langue du commerce et de la politique (Muller et Torres, 2025). Les questions linguistiques au Québec étant au cœur de plusieurs enjeux, dont l’enseignement, il peut être intéressant pour la personne enseignante de faire des parallèles avec notre réalité.
Figure 3. Partition de la chanson Samakadoria

On retrouve également ce même jeu effectué avec la chanson A Qua Qua qui est originaire d’Israël. La transcription ci-dessous a été faite à partir de la version disponible sous ce lien. Selon le site Beth’s Note, les paroles n’ont pas de sens spécifique. Ceci est intéressant car Israël est un espace multilingue, où plusieurs langues cohabitent dans la vie quotidienne. L’hébreu est la langue officielle, mais 20% de la population parle arabe. L’anglais, le russe et le français sont aussi parlés par plusieurs personnes (Chiorescu, 2024). Peut-être est-ce pour cette raison que certaines chansons enfantines, originaires de ce pays, utilisent des mots inventés ou des syllabes rythmiques sans sens précis, de façon à faciliter et enrichir les contacts entre les différentes cultures.
Figure 4. Partition de la chanson A Qua Qua

Variantes du jeu
Dans les multiples versions disponibles de ce jeu, on retrouve également différentes façons de le moduler. En voici quelques exemples :
- En cercle, les enfants passent la pulsation. Le joueur étant éliminé est exclu et le jeu reprend jusqu’à ce qu’il y ait un seul gagnant. En contexte scolaire, où on souhaite que les élèves intègrent bien le ressenti de la pulsation, cette option est moins intéressante.
- Inviter les enfants éliminés à venir au centre du cercle, les uns après les autres, de façon à générer un deuxième cercle de jeu. Lorsqu’il y a plus de joueurs au centre qu’à l’extérieur, on amène le plus petit cercle au centre, jusqu’à avoir un seul enfant gagnant.
- Inverser le sens dans lequel on passe la pulsation à chaque tour.
- Modifier le tempo lors des différents tours.
- Faire avec deux joueurs à la fois (ou plus) qui passent la pulsation de façon simultanée, ce qui rend le jeu plus difficile.
Tout en transportant des accents culturels uniques par chacune des chansons qu’ils utilisent, il semble que les jeux de l’enfance peuvent avoir de grandes similarités d’une culture à l’autre. Ceci offre des possibilités pédagogiques multiples et la possibilité de proposer des situations d’apprentissage dans lesquelles des repères culturels peuvent procurer une ouverture sur le monde à nos élèves. De même, il peut être facilitant pour les enfants grandissant dans différentes cultures familiales de se sentir davantage concernés par les expériences musicales qu’on leur offre. Qui sait, peut-être découvrirez-vous dans vos classes ce même jeu fait avec d’autres chansons issues d’une variété d’endroits sur la planète.
Conclusion
L’exploration du jeu chanté Un éléphant qui se balançait met en lumière la richesse pédagogique et culturelle des jeux musicaux de l’enfance. À travers son analyse historique, musicale et symbolique, ainsi que par la comparaison avec des variantes issues des Philippines et d’Israël, ce texte a montré que, malgré des paroles, des langues et des mélodies différentes, un même jeu peut traverser les époques et les frontières. Cette constance du geste ludique et musical illustre le caractère universel de certaines pratiques enfantines et leur capacité à créer des liens entre les cultures.
Dans un contexte scolaire de plus en plus marqué par la diversité culturelle, les jeux chantés traditionnels constituent ainsi de puissants leviers pédagogiques. Ils permettent non seulement le développement de compétences musicales fondamentales, mais favorisent également les habiletés sociales, l’empathie et le sentiment d’appartenance. En intégrant différentes versions culturelles d’un même jeu, l’enseignant·e peut offrir aux élèves des expériences musicales signifiantes, inclusives et porteuses d’ouverture sur le monde.
Enfin, Un éléphant qui se balançait rappelle que les jeux de l’enfance, souvent perçus comme simples ou anodins, sont en réalité de véritables vecteurs de transmission culturelle. Les reconnaître et les valoriser en contexte éducatif, notamment dans une perspective interculturelle inspirée de la pédagogie Kodály, c’est contribuer à former des élèves sensibles à la fois à leur propre héritage culturel et à celui des autres.
Références
A Qua Qua. Beth’s Notes. Récupéré le 24 avril 2017 de
https://www.bethsnotesplus.com/2023/10/a-qua-qua-2.html
A Qua Qua game with DaCapo. YouTube. A Qua Qua game with DaCapo
https://www.youtube.com/watch?v=raap_jdKI0I&t=56s
Boucher, H., Ons, B. et Tardif, C. (2023). Jeux musicaux de cours d'école, d'hier à aujourd'hui au Québec : comparaison, évolution et applications pédagogiques. Musique en acte, 4, 81-112.
Chiorescu, E. (2024). Quelles langues sont parlées en Israël ? PoliLingua.
https://www.polilingua.fr/blog/post/langues-parlees-en-israel.htm
Corkish, J. D. (1971). Some notes on children's skipping rhymes. Botswana Notes and Records, 3, 37-38.
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Davenson, H. (1944). Le livre des chansons. Éditions de la Baconnière.
Dubuc, M. (2010). Un éléphant qui se balançait... Casterman.
Durojaiye, S. M. (1977). Children’s traditional games and rhymes in three cultures. Educational Research, 19(3), 223-226.
Factora, M. B. et Kannawidan Foundation Inc. (2017). Aweng ti Kailokuan, San Juan City (Philippines), Kannawidan Foundation Inc.
Factora, M. B. (2005). A model of sequential music teaching utilizing Philippine vocal materials (thèse de doctorat). University of Queensland, St. Lucia, Queensland, Australie.
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Harrop-Allin, S. (2017). Multimodality and the multiliteracies pedagogy: “Design” and “recruitment” in South African children’s musical games. Journal of Research in Music Education, 65(1), 25-51.
Harwood, E. (1998). Music learning in context: A playground tale. Research Studies in Music Education, 11(1), 52-60.
Laforte, C. (1977-1987). Le catalogue de la chanson folklorique française : v. 5. Chansons brèves (les enfantines). Presses de l’Université Laval.
Marsh, K. (1999). Mediated orality: The role of popular music in the changing tradition of children’s musical play. Research Studies in Music Education, 13(1), 2-12.
Muller, C. et Torres, G. (2025). Langues parlées aux Philippines : un guide complet pour les apprenants.
https://fr.lingopie.com/blog/langues-parlees-aux-philippines
Opie, I. et Opie, P. (1959). The Lore and Language of School Children. Oxford University Press.
Osborn-Seyffert, A. (2001). Results of a computer aided analysis of the musical characteristics of British Canadian singing games. International Kodály Society Bulletin, 26(2), 32-40.
Répertoire de chansons folkloriques : Base de données. Kodály Québec.
helene-boucher.ca/kodalyquebec/rechercheBDkodalyQuebec.php
Samakadoria Ryhthm Exercise. Facebook.
https://www.facebook.com/karen.m.gernale/videos/samakadoria-rhythm-exercise-samakadoria-enjoythebeat-livesession-musicislife-mus/720560923389690/
Un éléphant : la chanson qui enchante les enfants. Curtis Music Blog.
https://curtismusic.fr/blog/un-elephant-chanson
Un éléphant se balançait. Chanson enfantine. Mama Lisa.
https://www.mamalisa.com/?t=fs&p=2221



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